LES VOYAGES DUNE HIRONDELLE
(A. DUBOIS -1886)
Sommaire 1ère Partie - 2ème Partie


XX. - NANDOU, COUGUAR ET JAGUAR.
L'atticore fasciée. - Le nandou ; son nom; ses habitudes ; ses ennemis. - Le Couguar ou puma. - Le lion argenté. - Un animal agile. - A la poursuite des singes. - Couguar et caïman, - Le jaguar. - Dangereux carnassier. - En pêche ! - Jaguar et alligator. - A la nage ! - Retour.


FIN du voyayge !

Je croyais connaître toutes les espèces d'hirondelle, lorsque, dans l'Amérique du sud, je me suis trouvée en présence des atticores, nommées vulgairement hirondelles des forêts. Ce sont de gracieux oiseaux aux ailes allongées, au bec petit et mince, ù la queue fourchue. Elles nichent dans les troncs des arbres creux des forêts.

L'atticore fasciée est entièrement noire avec des reflets bleus métalliques, à l'exception d'une bande blanche qui traverse la, poitrine, et les jambes qui sont également blanches ; elle a, seize centimètres de longueur ; l'aile pliée mesure onze centimètres.

On la rencontre dans les forêts ; elle chasse sa proie au-dessus des cours d'eau qui les traversent. Elle aime à se poser sur les longues branches des arbres qui surplombent les rivières, et elle se montre toujours vive et gaie.

C'est en quittant la limite des forêts vierges où j'avais vu les atticores que j'ai rencontré dans les pampas le nandou, représentant de l'autruche en Amérique.

Le haut de la tête et du cou, la nuque et la partie antérieure de la poitrine de cet oiseau sont noirs ; le milieu du cou est jaune ; les joues et les côtés du cou sont gris de plomb ; le dos, les côtés de la poitrine et les ailes sont d'un cendré brunâtre ; la face inférieure du corps est d'un blanc sale ; l'œil est, gris de perle ; les parties nues de la face sont couleur de chair ; le bec est gris-brun et les pattes grisas.

Le nandou est le véritable oiseau des steppes ; on ne le rencontre ni dans les montagnes, ni dans les forêts vierges. Il aime à visiter les bois clairsemés d'algarrobes, les petits bosquets de myrtes et de palmiers isolés au milieu des hautes herbes ; il est partout où il trouve de l'herbe à manger.

Souvent plusieurs familles se réunissent, et l'on rencontre des bandes composées de plus de cinquante individus ; en général, les familles ne s'éloignent pas à plus de quinze à vingt kilomètres du lieu où elles ont pris naissance.

Pendant l'automne, le nandou cherche de préférence les rives des fleuves et des rivières, il explore les bas-fonds couverts de buissons où il trouve des baies de différentes plantes. Si les buis sons font absolument défaut, il se rend dans les champs de chardons qui, introduits par les colons espagnols, forment aujourd'hui, dans les pampas, des espaces de plusieurs milliers de kilomètres carrés. Chaque année, ces végétaux nuisibles envahissent de nouvelles surfaces, au grand mécontentement des voyageurs et des éleveurs de bétail.

En hiver, il paît l'herbe courte et délicate qui croît dans les lieux où ont pâturé les troupeaux.

Le nandou ne le cède guère en rapidité à l'autruche ; il coure, si bien qu'il fatigue le meilleur cheval, et il exécute les crochets les plus brusques avec une agilité surprenante. Son pas, quand il trotte nonchalamment, est de plus d'un mètre ; s'il est petit suivi, les enjambées atteignent plus d'un mètre cinquante centimètres. Lorsqu'il veut se détourner brusquement, il relève fortement une aile et abaisse l'autre. Il franchit facilement un fossé de plus de trois mètres de largeur ; il agite ses ailes en sautant ; mais il évite les lieux escarpés, car il a de la peine à les gravir.

Le nom de nandou est une onomatopée du cri que pousse le mâle à certaines époques ; ce cri provoque les autres mâles aux combats que ces oiseaux se livrent souvent. Tous les sens du nandou sont bien développés ; il est un observateur sagace et sait comment il doit se conduire suivant les circonstances.

Si on le laisse en paix, il circule autour des habitations, il s'approche des chevaux et des bœufs et ne s'écarte que de l'homme et des chiens ; on le croirait un oiseau domestique quand il paît sans crainte au milieu des troupeaux. Il évite particulièrement les cavaliers ; mais il ne s'éloigne guère de l'homme qui n'est pas accompagné de chiens ; c'est au plus s'il se détourne à une centaine de pas, pour regarder ensuite avec curiosité plutôt qu'avec crainte.

L'apparition d'une tribu d'Indiens lui cause une frayeur incroyable ; il s'éloigne plein d'effroi entraînant d'autres bandes ; c'est une véritable panique qui se communique aux troupeaux de boeufs et de chevaux.

" Parmi les animaux, dit Brehm, le nandou n'a pas beaucoup d'ennemis. De temps à autre, un adulte devient bien la proie du couguar ; un jeune, celle du renard ou de l'aigle ; mais ces cas sont rares. Il est rare aussi qu'un nid soit détruit. Ce qui est très singulier, c'est l'aversion que le vanneau armé témoigne au nandou, bien que celui-ci soit pour lui bien inoffensif. Un nandou s'approche-t-il de l'endroit où se tient un couple de ces vanneaux, ceux-ci fondent sur lui, en poussant des cris, comme les corneilles qui poursuivent un faucon.

Ce manège divertit quelque temps l'oiseau géant ; par des sauts de côté, des coups d'aile, il évite les atteintes de ses ennemis ; mais bientôt, la persistance de ses tourmenteurs lui devient insupportable et il quitte la place, non toutefois sans être poursuivi à une certaine distance... ..

Ses deux plus redoutables adversaires sont le feu et l'homme.

A l'époque où se reproduit cet oiseau, les bergers ont l'habitude d'incendier les chaumes qui couvrent les steppes. L'incendie se propage, attisé par le vent ; il effraye tous les animaux, il détruit un grand nombre d'êtres nuisibles, mais il détruit aussi les couvées des oiseaux qui nichent à terre. Le couguar ou puma, que nous venons de signaler comme ennemi des nandous, est le lion d'Amérique.

L'Amérique aussi a ses lions ; mais ce sont des nains à côté de leur puissant congénère de l'Afrique. Le plus grand d'entre eux est au roi des animaux, ce que le tapir est à l'éléphant. Le manteau royal qui entoure l'épaule du lion lui manque ; la couronne, signe distinctif du pouvoir, lui fait défaut ; ce n'est que dans la couleur de son poil qu'il montre quelque ressemblance avec l'égorgeur de troupeaux, et c'est pour cette raison que les Gauchos lui ont donné le nom de leon que nos naturalistes ont cherché à rendre par le mot lion argenté. " Le couguar parvenu à tout son accroissement mesure de un mètre à un mètre vingt centimètres ; la queue a soixante-cinq centimètres de longueur ; la hauteur de l'animal est également de soixante-cinq centimètres environ.

Le couguar ou puma choisit sa retraite suivant la conformation de la contrée où il se trouve ; il préfère la forêt à la rase campagne, mais il aime surtout la lisière des bois et les plaines couvertes de hautes herbes où il dissimule facilement sa présence.

Il grimpe aux arbres, montant et descendant d'un seul bond, différant en cela du jaguar, dont nous parlerons bientôt, et qui monte et descend à la manière des chats.

Cet animal, qui n'a pas de domicile fixe, passe la journée à dormir, soit sur les arbres, soit dans les hautes herbes ; la nuit, il se met en chasse, et parcourt souvent plusieurs lieues.

D'une très grande agilité, tous ses mouvements sont légers et vigoureux ; il fait des bonds de près de sept mètres ; son grand oeil est tranquille et son regard n'a aucune expression de férocité.

Il fuit devant l'homme et les chiens, et ne montre du courage que lorsqu'il y est contraint ; mais il se montre cruel envers les êtres faibles et inoffensifs : Les chevreuils, les brebis, les jeunes veaux, les poulains, les singes, les nandous deviennent sa proie. Il s'approche de sa victime en rampant, et lorsqu'il est assez près, il s'élance d'un bond sur elle ; s'il la manque du premier coup, il la poursuit en bonds immenses.

Un jour, j'assistai à cette poursuite : Le cri flûté de quelques singes suspendus à des lianes gigantesques, éveilla mon attention. Tout à coup la bande entière poussa des cris d'effroi en fuyant de tous côtés ; ils s'élancèrent de branche en branche, d'arbre en arbre avec l'agilité qui leur est habituelle. Leurs cris lamentables et les excréments qu'ils laissaient échapper témoignaient de leur terreur. Le couguar les poursuivait en faisant des bonds énormes ; il se glissait avec une agilité incroyable à travers les branches entortillées et enchevêtrées de plantes grimpantes ; il les suivait jusqu'au moment où cet appui fragile pliait sous son poids et d'un bond sûr, s'élançait sur un arbre voisin. Un des retardataires fut bientôt saisi ; et pendant que tous les autres faisaient entendre un concert des plus discordant, le puma ouvrit, la gorge de sa victime, lécha son sang et se mit à la dévorer.

Il préfère le sang à la chair ; et c'est pourquoi, lorsqu'il en trouve l'occasion, il ne se borne pas à tuer un seul animal. Un couguar égorgea, dans une métairie, en une seule nuit, dix-huit brebis dont il ne mangea pas la moindre parcelle de chair ; il se contenta de leur ouvrir la gorge et de boire leur sang.

Le caïman est un de ses plus redoutables ennemis ; et il paraît que rien n'est plus émouvant que le spectacle d'une lutte entre ces deux monstres. Le carnassier connaît l'endroit vulnérable do son adversaire, et il enfonce ses griffes dans les yeux du reptile. Souvent plonge, entraînant le couguar, qui se laisse noyer plutôt que de lâcher prise.

Plus redoutable que le puma, est le jaguar ou tigre d'Amérique, dont la taille le cède à peine à celle du tigre royal. Ses formes générales sont un peu lourdes et dénotent de la force plutôt que de l'agilité ; son corps n'est pas aussi long que celui du léopard ou du tigre et ses jambes sont relativement courtes. Arrivé à sa croissance, l'animal mesure un mètre cinquante centimètre de la pointe du museau à la racine de la queue, qui a soixante-dix centimètres environ. Son poil, court, épais, souple, luisant, est un peu plus long à la partie inférieure qu'à la partie supérieure du corps ; son pelage varie beaucoup, aussi bien pour la teinte générale que pour les taches. Ordinairement, il est d'un jaune rougeâtre ; et la peau est couverte de taches qui sont tantôt petites, noires, circulaires, allongées ou irrégulières ; tantôt plus grandes, en forme d'anneaux bordés de rouge et de noir, avec deux points noirs à l'intérieur.

C'est sur les bords ombreux des fleuves, des torrents et des rivières, à la lisière des forêts qui avoisinent des marais, dans les pays marécageux où les herbes et les joncs atteignent une grande hauteur, qu'on rencontre le jaguar.

N'ayant pas de gîte fixe et ne se creusant pas de tanière, il se couche à l'endroit où le lever du soleil le surprend, et il y passe la journée. C'est le matin, dès l'aurore ou le soir, au crépuscule, qu'il se met en campagne ; quelquefois, il profite d'un beau clair de lune ou d'une belle nuit étoilée, mais on ne le voit jamais chasser pendant lé jour ou par une nuit sombre.

Dangereux à tous égards, il dévore tous les grands vertébrés dont il peut s'emparer : autant sa démarche parait lourde quand rien ne l'excite, autant, quand il est en chasse, il fait preuve d'une grande agilité ; sa force n'est comparable qu'à celle du lion ou du tigre. Son oeil errant, qui luit dans la nuit, est vif et sauvage ; il perce les ténèbres et n'est ébloui que par les rayons du soleil ; il jouit de la propriété de saisir sa proie tout aussi bien dans l'eau que sur la terre.

Il surprend dans les joncs, les oiseaux aquatiques, et sait fort adroitement retirer un poisson de l'eau. Il fréquente par fois les bords de la mer près des petites anses où l'eau est tranquille pour y manger des crabes et des poissons qu'il fait sauter à terre d'un coup de patte.

Par une chaude soirée d'été, dit Rengger, je rentrais dans ma nacelle, revenant de la chasse aux canards, lorsque mon guide, un Indien, me montra un jaguar sur le bord du fleuve. Nous nous approchâmes, en nous cachant sous les saules dont les branches pendaient sur l'eau, afin d'observer les mouvements de l'animal. Il était accroupi sur une pointe de terre qui s'avançait dans le fleuve, à un endroit où le courant était rapide, et où se tenait de préférence un poisson appelé dorado, dans le pays. Il fixait attentivement ses regards sur l'eau, et, de temps en temps, se courbait comme pour en explorer la profondeur. Au bout d'un quart d'heure environ, je le vis tout à coup donner un coup de patte dans l'eau et rejeter sur le bord un gros poisson. Sa manière de pêcher est, on le voit, celle du chat domestique. "

La haine qui existe entre le couguar et le caïman n'est pas moindre, paraît-il, entre ce reptile et le jaguar : Ce sont deux ennemis mortels, et cet antagonisme a donné 'lieu à un grand nombre de récits dont il serait téméraire de garantir la parfaite authenticité

" Le jaguar et l'alligator, dit Hamilton, sont deux ennemis mortels, toujours en guerre. Si le jaguar surprend l'alligator dormant sur les bancs de sable, il le saisit sous la queue où la peau est molle et vulnérable. La terreur de l'alligator est alors si grande qu'il ne songe ni à la fuite, ni à la défense ; en revanche, si l'alligator rencontre son ennemi dans l'eau, son élément propre, c'est lui qui a l'avantage ; il parvient ordinairement à noyer le jaguar et le dévore ensuite. Ce dernier, qui reconnaît parfaitement son impuissance dans l'eau, a la précaution, 'lorsqu'il veut traverser un fleuve à la nage, de pousser d'abord un hurlement terrible, afin de chasser les alligators qui pourraient se trouver dans le voisinage. "

Un fait du même genre, plus singulier encore, a été raconté par un indigène à un naturaliste

" J'étais, dit-il, caché sur une plage, attendant que quelque tortue paresseuse sortît pour déposer ses œufs, lorsque j'aperçus un tigre qui s'avançait en rampant, le long du rivage, pour couper le chemin à un caïman étendu sur le sable, et prenant le soleil. D'un bond, il le saisit, mais le caïman se jetant à l'eau, et le tigre ne lâchant point prise, tous les deux disparurent à la fois. Un temps assez long s'écoula, et je croyais déjà le tigre noyé, lorsque je le vis reparaître, mais seul. Il se roula sur le sable, puis se rejeta dans l'eau. Il y resta encore longtemps et ressortit de même, cette seconde fois, sans sa proie. Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'il attira sur le rivage le caïman étranglé. " Même dans l'eau, le jaguar est redoutable ; je fus témoin d'une scène curieuse qui dénote avec quelle énergie et quelle habileté cet animal sait défendre sa vie et au besoin attaquer ceux qui le poursuivent.

Un jaguar traversait à la nage un fleuve assez large ; trois hommes le voyant venir du bord opposé se jetèrent dans une nacelle ; armés d'un fusil, et ramèrent vers la bête. Celui qui se trouvait sur l'avant fit feu à une distance de deux mètres, à peu près, mais il ne fit que blesser le jaguar. Celui-ci, sans laisser aux chasseurs le temps de se reconnaître, saisit le bord de l'embarcation et y pénétra malgré les coups de crosse et d'aviron ; ils n'eurent qua le temps de se jeter à l'eau et d'aller chercher un refuge à terre pendant que la bête féroce, assise dans la nacelle, se laissait tranquillement aller à la dérive. Poursuivi par d'autres chasseurs, il s'élança à son tour dans le fleuve, gagna la rive prochaine et disparut dans la forêt.

Me voilà encore une fois revenue dans ma chère vallée de la Vienne. Fatiguée et vieillie, je limite au nord de l'Afrique mes migrations annuelles. Je voudrais qu'un éternel printemps me permît de vivre tranquille au lieu où je suis née et où j'espère mourir.

" Ah ! De la jeunesse, oui de la jeunesse a s'exhale toujours un chant d'allégresse ...

" Quand je m'en allai, quand je m'en allai, " Oh ! Que la maison parut esseulée !

" Quand je retournai, quand je retournai, " Las ! Vide elle était, vide et désolée ! ... " Limoges. Imp. Marc BARBOU & Cie, rue Puy-Vieille-Monnaie

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